Roberto Casti « Une mélodie venue de l’extérieur » à la Galerie Simóndi, Turin

La Galleria Simóndi a le plaisir de présenter Une mélodie venue de l’extérieurla première exposition personnelle à la galerie de Roberto Casti (Iglesias, 1992), artiste et musicien qui vit et travaille entre Milan et Iglesias. Un concept clé dans sa pratique est l’interdépendance, qui lie inextricablement l’individu à la communauté, l’être humain à la planète qu’il habite et le public à l’œuvre d’art ou à l’événement artistique. Les éléments environnementaux et souvent marginaux – le son, la lumière, les déchets de production, la poussière – deviennent des dispositifs pour repenser la complexité et la précarité de l’existence, remettant en question une vision anthropocentrique de la réalité.

Le texte suivant a été rédigé en coopération selon le principe du « cadavre exquis » : ce n’est qu’à la fin du processus que nous avons pu le lire dans son intégralité. Les réflexions ont été suscitées par les derniers mots de chaque paragraphe, surlignés en vert. Le choix de cette méthode est lié au travail de Roberto Casti, qui construit souvent un pont vers l’extérieur, entendu comme ce qui reste inconnu et apparemment insaisissable : approcher les pensées de l’Autre sans les connaître pleinement devient ainsi une forme de jeu partagé, un exercice de proximité qui connecte et, en même temps, rapproche.

ROBERTO CASTI : J’entends une mélodie venant de l’extérieur.

Parfois, il s’agit de sons métalliques étranges, comme ceux des conduites d’eau intérieures ; parfois des craquements et des bourdonnements électriques ; parfois cela prend la forme de fissures et de moisissures au plafond, parfois cela ressemble aux bruits sinistres de pattes d’animaux venant du grenier. Cette composition est une sorte de « morceau fantôme », incrusté dans les sons de ma vie quotidienne – à l’intérieur de la maison – et dans ceux de la ville, du décor urbain. Une sorte de pont entre deux mondes apparemment distincts qui, paradoxalement, contribue à réveiller une conscience endormie ; cela m’aide à me rappeler que cet endroit, ma maison, est le même champ complexe qui se trouve à l’extérieur – au-delà des murs isolés et des mètres carrés, au-delà des portes blindées et des fenêtres insonorisées. C’est un alignement (comme dirait Eduardo Kohn), une expansion du point de vue individuel, une tentative de s’accrocher à autre chose que soi. Et c’est ce pont qui crée un monde. Comme lorsque j’écoute et traduis un paysage sonore en quelque chose de différent (1), mais en conservant les mêmes complexités, je me place dans ce monde, ne serait-ce que brièvement, tout en abandonnant mon intégrité individuelle.

FRANCESCA SIMONDI : Le paysage sonore, de par sa nature même, est un réseau complexe d’éléments dans lequel le son déclenche des souvenirs, des souvenirs et des émotions. Certains lieux restent gravés dans notre mémoire à travers leur musique. Quand je pense à Istanbul, par exemple, un paysage sonore riche prend vie : une mélodie complexe, tissée à partir des appels à la prière du muezzin qui se chevauchent dans l’espace urbain, des cris des mouettes survolant le pont de Galata, des sons superposés de Taksim, un seuil changeant entre tradition et modernité, et de l’agitation des bazars, où le marchandage devient rythme et cadence. En ce sens, nos pensées se tournent vers l’ouvrage de R. Murray Schafer. Le paysage sonore : notre environnement sonore et le réglage du mondedans lequel l’auteur considère le monde comme une composition musicale macrocosmique. Son texte fait écho à la fois à l’expérience contemplative décrite dans l’ouvrage de Thoreau Waldenoù l’écoute de la nature devient une pratique de connaissance, et le geste radical de John Cage dans 4’33”dans lequel le silence se révèle tout sauf absence, mais s’ouvre sur une multiplicité de sons latents. Le paysage sonore n’est donc pas seulement ce qui nous entoure, mais aussi ce que nous choisissons – ou apprenons – d’écouter.

RC : Pour écouter, il faut ouvrir une fenêtre, une brèche qui efface soudain les murs domestiques et dissout ma physicalité – ou plutôt la lie inextricablement à autre chose que moi. Mon regard n’est plus connecté à mon esprit, mes molécules sont celles de l’air et des choses devant moi, ma vibration est un tremblement universel. Une conscience spatio-temporelle qui peut durer très peu de temps, mais qui nous aide à nous sentir partie intégrante d’une complexité que nous ne pouvons pas vraiment appréhender. Ainsi, nos pièces domestiques – de lieux apparemment neutres, façonnés par l’idée de possession et de propriété privée – deviennent des lieux hantés (2), dans lesquels la prééminence individuelle (et humaine) échoue.

FS : Réfléchir au concept de lieu hanté et, en même temps, à celui de possession et de propriété privée me ramène à une pensée à laquelle je reviens souvent, surtout lorsque je me trouve dans des endroits qui me semblent miens, comme ma maison ou ma galerie. Je me demande combien de vies – humaines, végétales et animales – se sont stratifiées dans la mémoire de cet espace : combien de passages, combien de larmes, combien de moments de joie ou de colère un lieu a recueilli au fil des années, et même des siècles, alors qu’il n’existait peut-être pas encore sous sa forme architecturale, mais n’était que sol, terre. Et inévitablement je pense qu’un jour nous ferons nous aussi partie de cette mémoire, fragments d’un tout vaste et impalpable. Je réfléchis au sens de la vie, à la fois dense et éphémère, à son flux inévitable et nécessaire.

RC : Et c’est précisément ce flux, composé de fragments individuels d’un présent commun mais insaisissable, qui devient un flux de conscience collective qui déborde soudain des murs de mon salon. Bien sûr, la maison reste mon refuge, mais c’est aussi un lieu d’alignement critique (3) avec l’extérieur, de repensation continue de la réalité. En oubliant d’exercer un alignement quotidien avec l’extérieur, je risque de tomber dans le piège de la normalité – celui-là même qui nous rend impuissants face aux pandémies, aux guerres, aux génocides et aux catastrophes climatiques. Des événements qui mettent soudain en lumière les relations d’interdépendance dans lesquelles nous sommes inconsciemment plongés. La maison est subitement envahie de l’extérieur : elle peut devenir une contrainte, un lieu de terreur ; elle peut soudainement cesser d’exister, anéantie par des raids aériens ou des catastrophes naturelles ; ou se transformer en une structure encore plus précaire – comme une tente – ou en un espace ouvert, défini uniquement par des objets fonctionnels à la survie, comme des matelas et des sacs de couchage. Capter cette étrange mélodie qui me hante ici, dans ce lieu apparemment loin des décombres et de la dévastation, signifie exercer une conscience nécessaire à la construction d’une nouvelle maison : un lieu aux fondations mouvantes et aux racines larges et superposées, un réseau qui échange non seulement de l’énergie et des informations, mais aussi des désirs de résistance et des idéaux de coexistence future.

FS : Mon travail m’oblige souvent à écouter et à vivre des histoires de guerre et de dévastation provenant de lieux éloignés, qui deviennent ainsi soudainement proches. Je viens de finir de parler avec une amie artiste libanaise qui, ces derniers mois, a réussi, avec beaucoup de difficultés, à faire venir en Europe sa mère, qui était à Beyrouth, sa maison, sa terre d’origine. Toute sa famille est désormais fragmentée. Et en écoutant sa voix empreinte de lassitude et de douleur, je me suis rendu compte que ces fractures (4) ne se limitent jamais exclusivement à un ailleurs géographique, mais s’insinuent plutôt dans les relations, les corps et le quotidien. C’est peut-être justement dans cet écart – entre distance et proximité – que prend forme « l’étrange mélodie » dont vous parlez : un appel que nous ne pouvons ignorer, car il nous concerne, même lorsque nous nous croyons immunisés contre elle.

(1) ARIA est une série que l’artiste crée à partir de l’écoute des bruits provenant de l’extérieur de son atelier. Grâce à la traduction du son en signe graphique, Roberto Casti utilise le graphite pour marquer le temps et les mouvements dans l’espace sur la toile, donnant vie à un monochrome blanc apparent qui ne révèle la complexité de ses éléments de composition qu’après une observation attentive.
(2) Des profondeurs de la Terre est une nouvelle installation sonore et environnementale qui transforme une pièce domestique en un lieu hanté. Les objets qui composent l’œuvre fonctionnent comme des caisses de résonance pour une composition musicale unique, créée grâce à l’enregistrement de sons marginaux provenant d’éléments ou de dispositifs qui relient l’intérieur (domestique) à l’extérieur (global).
(3) Le travail Aleph (Milan-Berlin-Lisbonne-Milan-Putignano-Turin) est une sculpture en cours, composée d’une machine à écrire et d’un rouleau de papier potentiellement infini. La séquence de questions, à laquelle le public est invité à contribuer, devient un dispositif de mise en rapport de l’individu présent au global.
(4) Les fissures sont les protagonistes de deux œuvres qui ouvrent et clôturent l’exposition : une œuvre du Dessins verts série — dans laquelle l’artiste met en lumière un processus de production et de régénération naturelle en traçant les plis d’une feuille de papier usée — et Suggestion (Quartier de Graça, Lisbonne)une œuvre photographique et lumineuse qui suggère une dissolution des frontières entre espace public et espace privé.

à la Galerie Simóndi, Turin
jusqu’au 18 juin 2026

Credit Post By: Mousse Magazine

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