Liu Shiyuan « Personne, Travail » chez Matteo Cantarella, Copenhague

À une époque caractérisée par une accélération rapide, ce sont souvent les systèmes les plus fondamentaux qui disparaissent de la vue. Des formes apparemment neutres et omniprésentes portent des histoires superposées d’adaptation, de circulation et d’échange, mais du fait de leur utilisation habituelle, elles deviennent presque invisibles.

Le travail de Liu émerge dans un paysage dans lequel la production numérique et matérielle n’est plus facilement identifiable, mais fonctionne plutôt comme des conditions ambiantes de la vie quotidienne. Répartis dans des environnements et des interfaces devenus habituels, le langage, l’image et l’identité circulent à travers des unités invisibles discrètes qui produisent et contiennent simultanément le sujet. C’est dans ce champ élargi que se situe la pratique de Liu Shiyuan : ayant grandi en Chine dans une phase de progrès technologiques sans précédent, de commercialisation mondiale et d’assimilation de la culture populaire, sa pratique explore la réédition et la recontextualisation des images à l’ère numérique, ainsi que les idéologies, les structures émotionnelles et les préjugés culturels qui les sous-tendent.

L’exposition se déroule à travers deux œuvres interdépendantes : une série de peintures (Puni toi et moi2024-2025) composé de carrés ressemblant à des pixels peints à la main et d’une grande installation au sol (Personne, Travail2026) constitué de briques de teintes variées. Réparties sur le sol de la galerie, les briques forment une vaste surface sur laquelle les visiteurs sont invités à traverser. Vue d’en haut, l’installation rappelle la logique d’une image numérique floue à basse résolution, tandis qu’au niveau du sol, chaque brique individuelle affirme son propre poids, sa texture et sa variation chromatique. Bien que matériellement distincts, les deux corps d’œuvre fonctionnent selon la logique d’unités modulaires qui se regroupent en compositions visuelles et spatiales plus larges, utilisant la grille comme disposition de base. Le pixel et la brique fonctionnent comme des éléments fondateurs parallèles : l’un lié à la production d’images numériques, l’autre à l’infrastructure physique et à la construction.

Par la répétition, l’accumulation et la variation, chaque carré se dissout dans l’abstraction avant de se reformer au sein de structures visuelles plus larges, produisant un changement continu de perception entre les échelles micro et macro. La méthode méticuleuse et quasi-mécanique de Liu évoque la convergence des paradigmes industriels et numériques. Bien que la grille suggère la régularité, aucune surface ou couleur n’est entièrement identique, révélant de subtiles déviations au sein de systèmes qui aspirent autrement à l’uniformité et à l’anonymat. La grille rappelle également la logique prédictive des systèmes algorithmiques conçus pour organiser et anticiper le comportement humain, mais les infimes variations entre chaque carré résistent à l’homogénéisation.

Ce qui semble initialement objectif et mécaniquement ordonné révèle progressivement un espace d’affect et de différence individuelle au sein d’un tout structuré. Le travail de Liu habite ces dérapages qui émergent de la promesse d’uniformité médiée par la traduction, l’assimilation et la technologie. Si l’existence contemporaine se déroule à travers de vastes infrastructures souvent imperceptibles – réseaux de données, systèmes mondiaux, flux d’informations – alors la perception nécessite un recalibrage constant. Pour Liu, zoomer n’est pas simplement un acte optique mais un acte méthodologique et provocant : une manière de récupérer la lisibilité au sein de l’abstraction.

chez Matteo Cantarella, Copenhague
jusqu’au 11 juillet 2027

Credit Post By: Mousse Magazine

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