“Le Dieu de l’économie se distribue, s’exerce, se fait connaître. Une fois devenu visible, il se déclare avec un visage – prosōpon, terme par lequel sont désignées les Personnes de la Sainte Trinité. C’est l’économie hypostatique de la divinité. En lien avec la rencontre toujours recherchée et toujours impossible entre Dieu et les humains qui caractérise l’Ancien Testament, c’est l’ouverture du champ historique : un face-à-face, un échange de regards désormais possible, et qualifié d’énigmatique.”
(Image, icône, économie : les origines byzantines du
Imaginaire contemporain. Marie-José Mondzain, traduit par Rico Frances)
Milton’s Paradise Lost est un poème épique de la Genèse biblique culminant avec la Chute de l’Homme. Vers sa conclusion, un acte primordial de couverture se produit alors que Dieu a pitié des humains qui reconnaissent maintenant leur nudité et envoie son fils qui « revêt leur nudité de peaux de bêtes ». Cette invention des gestes vestimentaires témoigne d’un changement philosophique massif : avant la Chute, il n’y avait aucun écart entre ce que les choses sont et ce qu’elles semblent être. Mot et signe coïncident. Adam et Eve existent dans un état où la représentation ne pose pas encore de problème.
La Chute rompt cette correspondance. Le corps devient le lieu du désir et de la mortalité, et avec cela se pose le problème de l’image en tant que représentation peu fiable du monde – une surface qui peut tromper et qui peut être utilisée pour manipuler. La honte et la peur de la fausse image partagent la même structure :
Tous deux sont des réponses à la découverte que l’apparence et la réalité peuvent se dissocier. C’est cette inquiétude qui traverse l’histoire des images et déclenche le conflit byzantin autour de l’icône.
Les iconoclastes des VIIIe et IXe siècles ne se contentent pas d’affirmer que les images sont de fausses idoles. Leur argument est que le divin ne peut être circonscrit :
Toute image qui prétend représenter Dieu limite et contient nécessairement ce qui est par définition infini et donc le falsifie. A cela s’opposent les défenseurs de l’image qui introduisent l’incarnation de Dieu et son économie : l’autodistribution de Dieu dans le monde à travers un visage humain devient le seul fondement sur lequel la représentation devient possible. Si Dieu s’est fait chair, alors l’écart entre le réel et son image n’est pas absolu.
En ce sens, la Genèse met en scène un problème qui n’est pas seulement théologique mais épistémologique, à savoir si et comment le réel peut être connu à travers les apparences.
Le poids moral de ce conflit sature l’histoire des images et, plus intensément, l’histoire de l’art, qui est son premier arène culturelle. La figure existe en tension perpétuelle, suspendue entre un réalisme austère, une beauté idéalisée et des actes périodiques de déconstruction. Marat dans sa baignoire, L’Origine du monde de Courbet, Nu descendant un escalier, le Cubisme, le désarmement soft-power du danger de la figure. Le Carré Noir de Malevitch.
La figure a persisté obstinément dans la photographie, d’où la diatribe de Martha Rosler contre les photographies documentaires mélioristes du XXe siècle, qu’elle considère comme des images offrant de la souffrance à une classe aisée. L’iconoclasme de Rosler est moraliste dans la mesure où il constate l’incapacité de l’image à influer sur le changement et, par conséquent, l’accuse de complaisance ou, pire encore, d’indulgence esthétique.
La sculpture contemporaine d’objets trouvés hérite de ce verdict et remplace la figure par son index : l’outil utilisé sur ou par un corps engagé dans une activité sémantiquement lisible. Le corps est structurellement absent, et cette absence se présente comme la position éthique selon laquelle représenter le corps, c’est risquer de répéter la violation qui lui est infligée. Mais comme la représentation d’une figure ne fait pas réellement de mal, ce qui opère ici est quelque chose de plus fort que l’éthique : un interdit sacré, le sentiment que l’usage de l’icône est toujours déjà au service du pouvoir et nécessite donc un iconoclasme – « la rupture de la figure ».
« De cette abondance de plis, qui s’étalent comme la fustanella d’un derviche tourneur, la taille émerge élégante et élancée… Cette masse de tissus riches sert de piédestal au buste et à la tête, seules parties importantes, maintenant que la nudité n’est plus permise. »
(De la mode. Théophile Gautier as quoted in: La Dernière Mode. Stéphane Mallarmé)
—Anna-Sophie Berger
à Layr, Vienne
jusqu’au 11 juillet 2026
Credit Post By: Mousse Magazine